crédit photo : Stéphane Marchetti

« Le documentaire est ce qu’il y a de mieux à la télévision – son art le plus subtil. » Dans une tribune libre publiée dans Astérisque n°46, Denis Robert, écrivain, réalisateur et journaliste, interpelle Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la communication.

Audiovisuel et cinéma, Action Professionnelle, Tribune | Le lundi 08 juillet
Je t’écris ce petit mot en direct de la Scam. Tu sais qu’on est 33 000 réalisateurs, auteurs multimédias, écrivains, artistes… à être inscrits ici. Disons que nous sommes un gros moteur culturel dans ce pays. Ils me filent une page et un édito, une sorte de carte blanche où je peux raconter ce que je veux. Je voulais évoquer le projet qu’on a ensemble de création de chaîne documentaire. Tu te souviens, on en avait parlé à la terrasse de l’Opéra à Metz alors que tu venais juste d’être nommée ministre. Mais je suis tombé sur un papier très méchant sur toi publié par Le Monde du 25 mai dernier et intitulé « À quoi sert Aurélie Filippetti ? ». Son auteur Michel Guerrin est un mec plutôt bien. Il a beaucoup écrit sur la photographie. Mais là, qu’est-ce qu’il t’envoie, fichtre… En gros, il nous explique que tu ne sers à rien, que tu es sympathique mais un peu limitée, que tes choix ne sont pas bons car tu ne serais pas assez habitée par un VPC (Vrai Projet Culturel), que tu préfères faire la belle devant les journalistes que bosser tes dossiers, que tes nominations à la tête des théâtres sont la preuve que tu n’y connais rien. Il chute son affaire en racontant que tu t’es tirée pendant la projection d’Amour d’Haneke à Cannes, que tu n’aurais vu que 45 minutes sur 2 heures 07 du film et qu’en interview tu l’aurais quand même trouvé bouleversant. À croire que le gars Guerrin avait un chronomètre dans son blouson et qu’il était assis dans ta rangée. Il te surveille ce mec, c’est pas possible autrement. Perso, j’ai trouvé cette sortie d’une grande mesquinerie.

Son papier intervient une petite semaine après la remise du rapport de Pierre Lescure sur le numérique. Pas mal, le rapport. J’ai traîné à Paris cette semaine. J’ai même bu un verre de vin avec Pierre. Il a la patate en ce moment. Et avec les rumeurs de remaniement, beaucoup le voient à ta place. D’ailleurs, je me dis que ce papier du Monde arrive à point nommé. Ça sent l’hallali. La vie politique est cruelle Aurélie. La vie tout court aussi. Mais ça, tu le sais. Perso, je trouve que tu te bagarres bien à Bruxelles contre les Ricains et les lobbyistes, que tu as défendu correctement le prix du livre, que tu as su écouter aussi les petits producteurs et les auteurs dans le conflit qui les opposent aux syndicats de techniciens. Avec France Télé, tu marches sur des œufs. Tu n’as pas réussi à virer Pflimlin mais c’est tout comme. Et on peut te reprocher des choix mais certainement pas de ne pas travailler. Tu es une bûcheuse Aurélie. Ça se voit, ça se sent. Je vois bien la difficulté de ton job, coincée que tu es entre les énarques qui t’entourent rue de Valois et qui se croient tout permis. Et l’Élysée où ton pote François peut te dégager à tout moment. Non vraiment je sais que c’est difficile et que tu avales des couleuvres. Celle de Florange avait la taille d’un boa constrictor. Alors écoute, j’ai un plan pour toi. Un plan d’enfer qui clouerait le bec de ceux qui souhaitent ton départ pour l’île d’Elbe. Je reviens à notre discussion de juin dernier à la terrasse de l’Opéra. Cette idée de site de téléchargement de documentaires associé à une chaîne de la TNT. Depuis, mes amis et moi avons gratté et le dossier est sur ton bureau. Vingt-cinq ans après la création d’Arte, nous voulons créer un nouvel espace pour le documentaire de création. DocdocTV. Le documentaire est ce qu’il y a de mieux à la télévision. C’est sa raison d’être. Son art le plus subtil.

Dans un monde où l’information est un produit de bombardement, le documentaire est ce qui nous informe le mieux. On est assis en France sur un trésor. Est-ce que tu sais le nombre de films géniaux qui prennent la poussière dans les caves de France Télé et d’Arte ? Est-ce que tu mesures la quantité incroyable de festivals de films qui fleurissent partout et dont la programmation ne sera connue que de quelques initiés ? Mon pote Alain de Greef avec qui j’ai bossé sur ce projet me répète régulièrement que c’est des milliers de docs culturels qui dorment dans les musées et que les mômes ne verront jamais. Quel gâchis ! C’est au ciné-club du lycée Saint Exupéry de Fameck que j’ai découvert à quatorze ans l’holocauste en matant Nuit et Brouillard de Resnais. Ce visionnage organisé par mon prof de Français a changé ma vie. Il faut réinventer cet accès au savoir et aux documentaires aujourd’hui. Notre projet tient à mort la route. Il coûte bien moins cher que les stupidités diffusées par France 4 ou Gulli. Et il nous permettra de résister à Google et à YouTube. Et tu tiendrais enfin ton projet, celui qui marquerait ton passage au ministère de la culture… Un mot de toi, une volonté forte et affichée de ta part et on se lance. Même le gars du Monde fera un papier gentil et rangera son chronomètre. Tu tiens là un parfait VPC Aurélie et toute la Scam est derrière moi pour le porter. Même François et Pierre que j’ai croisés l’autre jour à Matignon m’ont dit que c’était une très bonne idée. Tu ne voudrais quand même pas qu’il te la fauche. On t’embrasse Aurélie. On est 33 000…

> lien vers le dossier DocdocTV
(pdf)